La pomme de terre.

 

 Peler une pomme de terre bouillie de bonne qualité est un plaisir de choix.

 Entre le gras du pouce et la pointe du couteau tenu par les autres doigts de la même main, l’on saisi ─ après l’avoir incisé ─ par l’une de ses lèvres ce rêche et fin papier que l’on tire à soi pour le détacher de la chair appétissante du tubercule. L’opération facile laisse, quand on a réussi à la parfaire sans s’y reprendre à trop de fois, une impression de satisfaction indicible.

 Le léger bruit que font les tissus en se décollant est doux à l’oreille, et la découverte de la pulpe comestible réjouissante.

 Il semble, à reconnaître la perfection du fruit nu, sa différence, sa ressemblance, sa surprise ─ et la facilité de l’opération ─ que l’on ait accompli là quelque chose de juste, dès longtemps prévu et souhaité par la nature, que l’on a eu toutefois le mérite d’exaucer.

 C’est pourquoi je n’en dirai pas plus, au risque de sembler me satisfaire d’un ouvrage trop simple. Il ne me fallait ─ en quelques phrases sans effort ─ que déshabiller mon sujet, en en contournant strictement la forme : la laissant intacte mais polie, brillante et toute prête à subir comme à procurer les délices de sa consommation.

 …Cet apprivoisement de la pomme de terre, par son traitement à l’eau bouillante durant vingt minute, c’est assez curieux (mais justement tandis que j’écris des pommes de terre cuisent ─ il est une heure du matin ─ sur le fourneau devant moi).

 Il vaut mieux, m’a-t-on dit, que l’eau soit salée, sévère : pas obligatoire mais c’est mieux.

 Une sorte de vacarme se fait entendre, c’est celui des bouillons de l’eau. Elle est en colère, au moins au comble de l’inquiétude. Elle se déperd furieusement en vapeurs, bave, grille aussitôt, pfutte, tsitte : enfin, très agitée sur ces charbons ardents.

 Mes pommes de terre, plongées là- dedans, sont secouées de soubresauts, bousculées, injuriées, imprégnées jusqu’à la moelle.

 Sans doute la colère de l’eau n’est- elle pas à leur propos, mais elles en supportent l’effet ─ et ne pouvant se déprendre de ce milieu, elles s’en trouvent profondément modifiées (j’allais écrire s’entrouvrent…).

 Finalement, elles y sont laissées pour mortes, ou du moins très fatiguées. Si leur forme en réchappe (ce qui n’est pas toujours), elles sont devenues molles, dociles.

Toute acidité a disparu de leur pulpe : on leur trouve bon goût.

 Leur épiderme s’est aussi rapidement différencié : il faut l’ôter (il n’est plus bon à rien), et le jeter aux ordures…

 Reste ce bloc friable et savoureux, ─ qui prête moins qu’à d’abord vivre, ensuite à philosopher.

 

Francis Ponge, Pièces